Souveraineté numérique : ce qu’en disent les experts OCTO.

Souveraineté numérique : ce qu’en disent les experts OCTO.

La souveraineté numérique n’est plus un concept abstrait. Elle s’impose désormais comme une préoccupation stratégique pour les organisations, dans un contexte où les tensions géopolitiques, les dépendances technologiques et les risques systémiques se multiplient.

Pour comprendre comment ce sujet est vécu sur le terrain, j’ai posé quatre questions aux experts OCTO issus de différentes expertises : Data & AI, Cloud & Platform, Software Engineering, du côté d’OCTO Academy et du pôle RSE.

Leurs réponses dessinent une vision claire : la souveraineté n’est pas un état figé, mais une capacité à choisir, à migrer ses données, à comprendre ses outils, à anticiper et enfin une capacité à ne pas subir des décisions externes à nos organisations.

Avant d’entrer dans le détail des expertises, Tristan Nitot, Senior Manager Business Développeur chez OCTO, relève une distinction essentielle : la souveraineté s’applique aux États, tandis que les organisations devraient plutôt viser l’autonomie stratégique. En effet, celle-ci consiste à pouvoir prendre des décisions éclairées sur son périmètre, en tenant compte des risques technologiques, opérationnels, géopolitiques, économiques, climatiques ou réglementaires. Or, dans un monde où la mondialisation se fragilise, où les chaînes d’approvisionnement sont instables et où les dépendances technologiques sont massives, cette autonomie devient un enjeu vital.

Ce que recouvre l’autonomie numérique pour les experts OCTO

Du côté de la Data, l’autonomie numérique signifie d’abord la maîtrise des données sensibles et la garantie de pouvoir exécuter les traitements critiques en toutes circonstances. Il s’agit d’être capable de continuer à fonctionner même si un fournisseur Cloud change ses conditions, interrompt un service ou devient indisponible.

Pour Cédric Martin, expert Cloud, il est nécessaire de comprendre les outils que l’on utilise, de s’assurer qu’ils ne contiennent ni mécanismes de surveillance, ni dépendances cachées et de privilégier des solutions open source ou diversifiées. L’autonomie numérique consiste donc à éviter de se retrouver exposé à des décisions de politique étrangère qui pourraient impacter directement l’activité.

Du côté du Software Engineering, la souveraineté se joue à un autre niveau : celui des briques logicielles, des frameworks, des librairies, des LLMs et des environnements d’exécution. Alain Fauré, Software Engineer, rappelle qu’un modèle peut être hébergé en France tout en restant dépendant d’un fournisseur non européen. La question n’est donc pas seulement “où est-ce hébergé ?”, mais aussi “qui fournit ?”, “qui opère ?”, “sur quoi ai-je réellement la main ?”.

La souveraineté logicielle consiste alors à utiliser des outils que l’on peut maintenir, faire évoluer, déplacer et à produire du code suffisamment indépendant pour être déployé ailleurs si nécessaire.

Les obstacles majeurs observés chez les clients

Le premier obstacle observé, unanimement cité par les experts, est le vendor lock-in. Les organisations sont profondément dépendantes de logiciels propriétaires, notamment les hyperscalers, qu’il s’agisse de bases managées, de runtimes, d’orchestrateurs ou de services IA. La réversibilité est souvent théorique, rarement testée et presque jamais documentée au niveau opérationnel.

Un autre frein majeur est l’insuffisance de l’offre souveraine. Les alternatives européennes existent, mais elles ne rivalisent pas toujours en termes de performance, de richesse fonctionnelle, de niveau de service ou en maturité. Cédric Martin souligne que le marché américain bénéficie d’une avance considérable, rendant difficile la bascule vers des solutions locales sans effort stratégique concerté. Alain Fauré rappelle toutefois que la situation évolue rapidement, notamment avec l’arrivée de modèles open weight souverains et d’hyperscalers européens reconnus. (Tous les espoirs sont permis !)

Les obstacles ne sont pas uniquement techniques. Ils sont aussi culturels et organisationnels. Beaucoup d’entreprises peinent à investir dans leurs équipes internes, à sortir d’une posture de simple consommateur de services Cloud ou à remettre en question des choix historiques dictés par le time-to-market. D’après Pierre-Jean Dousset, expert Soft Eng, l’accumulation de la dette technique, la méconnaissance des contraintes réglementaires et les arbitrages économiques court-termistes compliquent encore la situation de bon nombre d’organisations.

Enfin, le ROI de la souveraineté reste souvent difficile à percevoir. Pour les organisations non soumises à une obligation réglementaire, la souveraineté apparaît comme un coût, une complexité, un effort peu valorisé.

Xavier Meunier, expert en cybersécurité, observe notamment que certaines organisations ont du mal à visualiser l’impact ou la probabilité des risques et se retrouvent figées face à l’ampleur de l’enjeu qui peut sembler trop abstrait en termes de risques pour réellement se mettre en action. Pourtant, comme le rappelle Tristan Nitot, l’incertitude géopolitique croissante rend cette autonomie stratégique de plus en plus indispensable.

Les premières étapes recommandées par les experts OCTO

Pour l’ensemble des experts que j’ai sollicité, la première étape est la même : cartographier les risques et les dépendances. Il s’agit de prendre connaissance de ses vulnérabilités : quelles briques sont critiques ? Quels fournisseurs sont incontournables ? Quelles alternatives existent, et où est ce que l’organisation est “pieds et poing liés” ?

Pour Michel Amoussou, expert Cloud infra, il existe deux axes distincts : le taux de présence des cloud providers dans le SI et le niveau de maturité des équipes d’infrastructure.

L’évaluation de la maturité du SI est un point clé, à savoir : le niveau de dépendance aux services propriétaires, la capacité du SI à fonctionner “comme un cloud”, le ratio open source / solutions privées, et la qualité des infrastructures internes.

Cette cartographie, qui permet d’évaluer son SI, doit être complétée par une évaluation de la réversibilité.

Godefroy Clair, expert Data, évoque l’indicateur du “Délai de réversibilité” : combien de temps faudrait-il pour rapatrier un traitement critique sur une infrastructure interne ?

Tristan Nitot cite également l’Indice de Résilience Numérique (IRN) de l’aDRI, une méthodologie structurée autour de huit piliers (stratégie, Data & IA, supply-chain, sécurité, juridique, opérationnel, technologique, environnement) permettant aux Comex de se situer et de prioriser les actions pour tendre vers la résilience numérique.

Enfin, plusieurs experts insistent sur un point fondamental : avant d’agir, il faut se demander pourquoi. La souveraineté n’est pas un dogme. C’est un choix stratégique, qui doit être motivé par des enjeux réels, identifiés et assumés.

Les enjeux et solutions qui émergent

Les Octos évoquent plusieurs pistes pour renforcer l’autonomie stratégique.

Pour Alain Fauré, la première concerne la soutenabilité des outils. Un LLM peut être souverain dans son modèle, mais dépendant dans son hébergement. Une messagerie peut être européenne, mais reposer sur des briques américaines. La souveraineté implique donc de regarder l’ensemble de la chaîne, du code à l’infrastructure. Adrien Graux, également expert Software Engineering, constate que certaines solutions restent ambiguës en ce sens, avec des solutions parfois hébergées en Europe mais sur des environnements non-souverains.

La transposabilité est donc un enjeu majeur : choisir des outils portables, des standards ouverts, des architectures documentées, des composants non propriétaires. Dans le Software Engineering, cela signifie produire du code indépendant du fournisseur initial, capable d’être déployé ailleurs sans coût prohibitif.

Alexis Nicolas, qui anime l’école doctorale et mène des travaux de recherche d’OCTO sur la redirection du numérique, évoque aussi la nécessité d’envisager parfois de renoncer à certaines numérisations lorsque les risques dépassent les bénéfices et de privilégier une logique de robustesse plutôt que de performance maximale à tout prix.

→ Pour en lire davantage sur la technodiversité et la notion de renoncement, c’est sur le blog d’Alexis Nicolas, de l’école doctorale d’OCTO Technology.

Enfin, la souveraineté passe par la contribution : soutenir l’open source, renforcer les écosystèmes locaux, investir dans les compétences internes. Comme le rappelle Alain Fauré, la taille d’une communauté open source est souvent le meilleur garant de la maintenabilité et de la résilience.

Vers une souveraineté numérique pragmatique

Après des années de dépendance à des providers uniques, les organisations découvrent les limites d’un modèle qu’elles ne maîtrisent pas. Les experts d’OCTO appellent à reprendre la main : mieux comprendre les outils utilisés, diversifier les technologies et soutenir une technodiversité européenne, collective ou open source.

Cette reprise de contrôle passe par la lucidité : identifier ses dépendances, mesurer leurs implications et investir dans les compétences permettant de faire évoluer les architectures. La souveraineté se construit ainsi, par une compréhension fine des chaînes de valeur et une capacité réelle à migrer.

En ce sens, le retard des solutions européennes n’a rien d’inéluctable. Il se comble par l’investissement et par les choix des entreprises : en adoptant ces technologies pour des raisons de souveraineté, elles contribuent directement à leur montée en maturité. Ce mouvement crée un cercle vertueux où ces solutions deviendront non seulement des alternatives crédibles, mais des offres compétitives à part entière.

Quelques ressources pour aller plus loin :