Digital Omnibus : l’Europe est-elle en train de détricoter sa propre souveraineté numérique ?

le 13/01/2026 par Eden Tabu
Tags: Cloud & Platform

Digital Omnibus : l’Europe est-elle en train de détricoter sa propre souveraineté numérique ?

Tribune parue chez Uzbek & Rica :

Au moment où l’IA rebattait les cartes du pouvoir numérique, l’Europe pensait avoir trouvé sa singularité : un modèle fondé sur la confiance et la protection des citoyens. En voulant « simplifier » ce cadre avec le Digital Omnibus, elle risque pourtant de transformer un avantage stratégique en vulnérabilité offerte aux nouveaux barbares de l’IA. C’est en tout cas le risque pointé par Ludovic Chauvaux, responsable de l’autonomie numérique chez OCTO Technology.

Ludovic CHAUVAUX

Ces dernières semaines, la proposition Digital Omnibus a créé la surprise et rouvert le débat sur le cadre européen de la donnée. Présentée comme un moyen de simplifier certaines obligations issues du RGPD ou de l’ePrivacy, elle intervient alors même que l’Europe avait construit ce socle exigeant en réaction à la première vague des « barbares du numérique » : des acteurs capables de transformer infrastructures, usages et modèles de valeur à grande vitesse. Ce cadre visait à instaurer transparence, protection des citoyens et climat de confiance, autant de fondations qui structurent encore aujourd’hui l’économie numérique européenne.

Cette réouverture du sujet s’accompagne d’initiatives visant à préserver l’équilibre initial, à l’image d’ESTIA, alliance industrielle réunissant grands donneurs d’ordre et acteurs européens du numérique autour d’une vision exigeante de la souveraineté technologique.

Au moment où l’IA redistribue les rapports de force – parfois comparée à l’émergence d’une seconde génération de « barbares » – le Digital Omnibus propose d’assouplir un cadre qui a précisément permis à l’Europe de se singulariser. Un timing qui interroge : faut-il desserrer nos fondations au moment où elles commencent à devenir un avantage stratégique ?

Régulation compétitive

Face à la première vague de barbares du numérique, l’Europe a choisi la structuration plutôt que la dérégulation avec un Comité européen de la protection des données. RGPD et exigences associées ont conduit les entreprises à renforcer leur gouvernance de la donnée, à cartographier leurs traitements, à intégrer la sécurité dès la conception et à documenter leurs choix.

“L’Europe ne s’est pas distinguée par l’échelle, mais par la rigueur, la protection et l’éthique appliquées à l’usage des données. Cette valeur mérite d’être consolidée”

Cette exigence a un coût, mais elle a également un bénéfice mesurable : un climat de confiance avec les utilisateurs, une image internationale de sérieux, et des organisations plus matures sur la transparence et la cybersécurité.

À l’heure où la donnée est le moteur de l’IA, ce cadre n’est pas un poids administratif : c’est un actif stratégique. Le fragiliser reviendrait à affaiblir un différenciateur construit sur plusieurs années. L’Europe ne s’est pas distinguée par l’échelle, mais par la rigueur, la protection et l’éthique appliquées à l’usage des données. Cette valeur mérite d’être consolidée.

« Barbares de l’IA »

L’industrialisation de l’IA, la puissance des modèles et la disponibilité de volumes massifs de données créent une nouvelle pression concurrentielle. Les acteurs capables de déployer à grande échelle rapidement sur les marchés, d’industrialiser l’IA et de capter les ressources de données bénéficient d’un avantage immédiat.

Cette dynamique n’a pas de territoire : elle est mondiale et systémique. Mais elle rappelle, à sa manière, la mécanique des “barbares du numérique” d’hier : capables d’imposer leurs standards par leur avance technologique, leur vitesse et leur puissance d’investissements.

Dans ce contexte, chaque assouplissement réglementaire devient stratégique. Les organisations déjà dotées d’infrastructures massives, de ressources juridiques et de capacités d’industrialisation peuvent en tirer pleinement parti. À l’inverse, de nombreuses PME européennes n’ont pas les moyens ni les volumes pour en bénéficier. C’est cette asymétrie qu’il faut anticiper.

Les entreprises européennes ont investi pour se conformer. Elles ont structuré leurs pratiques. Elles sont prêtes à concilier conformité et innovation. Leur retirer aujourd’hui la stabilité réglementaire, c’est remettre en question un effort collectif de long terme avec le risque de renforcer, ailleurs, des modèles bien moins contraints.

Sous couvert de simplification industrielle, c’est aussi l’équilibre entre compétitivité économique et protection des droits numériques de près de 450 millions de citoyens européens qui se retrouve directement questionné.

Faire du frein un outil de souveraineté

La question n’est pas celle d’un marché fermé, mais de règles équitables : transparence, sécurité, responsabilité. Pour cela, la régulation doit être appliquée de manière cohérente, alignée avec la politique industrielle, et intégrée dans la commande publique, notamment dans les segments critiques : cloud, cybersécurité, infrastructures, services numériques, IA.

Elle doit être perçue comme un socle stratégique, un levier de compétitivité durable. La confiance, la traçabilité et l’exigence deviennent des éléments différenciants dans un monde qui demande davantage de transparence et de sécurité.

“La régulation européenne a permis de bâtir confiance, responsabilité et maturité technologique”

Des alliances industrielles émergent, comme ESTIA, ainsi que des initiatives publiques visant à rééquilibrer le marché et à développer des solutions stratégiques en Europe. De nombreuses entreprises démontrent déjà qu’il est possible d’innover sans renoncer à la responsabilité ni à la protection des utilisateurs. Cette dynamique constitue une opportunité qu’il serait regrettable de fragiliser.

La régulation européenne a permis de bâtir confiance, responsabilité et maturité technologique. Elle constitue aujourd’hui un socle solide pour soutenir l’innovation, renforcer nos entreprises et ancrer une souveraineté numérique durable. Pourtant, au moment même où notre modèle est frontalement attaqué, certains appellent à l’assouplir, au risque d’affaiblir un cadre qui a largement contribué à structurer notre avance en matière de confiance et de responsabilité.

Alors que la seconde vague technologique s’accélère, la question se pose désormais collectivement : faire de notre modèle exigeant un frein… ou un véritable socle de compétitivité durable, au service des entreprises européennes, des citoyens et de la souveraineté du continent ?

Ludovic Chauvaux - 8 Janvier 2026