Déclaré mort, toujours vivant : ce que le vinyle apprend à nos équipes tech
Ce qu'on a déclaré mort n'est pas toujours mort
Arrêtons-nous sur un chiffre.
En 2025, le vinyle a représenté plus de 45% du marché physique de la musique (chiffre SNEP). Pas le CD. Pas la cassette. Le vinyle.
Ce format :
- enterré définitivement dans les années 80 avec l'arrivée du disque compact.
- enterré une deuxième fois dans les années 2000 avec le MP3.
- enterré une troisième fois avec le streaming.
Il est toujours là. Plus vivant que jamais. Avec des chiffres de vente qu'il n'avait pas vus depuis trente-cinq ans.
Quelqu'un a visiblement oublié de prévenir le vinyle qu'il était mort. #ValarMorghulis
Et ce n'est pas un cas isolé.
Le film argentique se vend à nouveau, des photographes professionnels le choisissent délibérément, pas par nostalgie, mais pour ce qu'il fait que le numérique ne fait pas. Et quelque part dans un datacenter de la Federal Reserve, des systèmes critiques tournent encore sur des disquettes, pas parce que personne n'a eu le budget pour les remplacer, mais parce que une disquette ne se pirate pas à distance.
Pendant ce temps, dans le monde du développement:
- des banques centrales font tourner leurs transactions sur du COBOL écrit dans les années 60.
- des supercalculateurs simulent le climat de la planète en Fortran.
- des équipes de sécurité choisissent C précisément parce qu'il n'abstrait rien.
Et des pratiques comme les tests de mutation, longtemps considérés comme trop complexes, trop lents, réservés aux équipes les plus rigoureuses, sont en train de devenir incontournables à l'ère de l'IA générative.
Le pattern est toujours le même :
- une technologie arrive.
- elle est nouvelle, puissante, séduisante.
- elle résout des problèmes réels.
- tout le monde l'adopte.
- dans l'enthousiasme, on déclare morte la génération précédente.
- on l'enterre, on l'oublie.
Nous formons les juniors sur les nouveaux outils sans leur expliquer ce qui existait avant, parce que ça ne sert plus à rien, évidemment.
Sauf que.
La disruption n'est jamais totale. Il reste toujours un usage, une communauté, un besoin spécifique que le nouveau format, le nouveau langage, la nouvelle pratique ne couvre pas aussi bien. Parfois ce besoin est marginal, c'est la niche qui survit discrètement. Parfois il est massif et personne ne l'avait vu, c'est le come-back spectaculaire.
Et parfois, ce que le marché avait mis de côté parce que c'était trop contraignant, trop lent, trop exigeant redevient exactement ce dont on a besoin quand le contexte change.
Cet article ne parle pas de nostalgie.
Il parle de quelque chose de plus intéressant : pourquoi certaines technologies refusent de mourir, ce qu'elles font que leurs remplaçants ne font pas, et ce que ça nous apprend sur la façon dont le progrès fonctionne vraiment.
Parce que le progrès technologique ne ressemble pas à une ligne droite qui va du passé vers l'avenir en laissant derrière elle tout ce qui est ancien. Il ressemble plutôt à une sédimentation de nouvelles couches qui s'ajoutent sur les anciennes, certaines qui résistent, d'autres qui remontent à la surface quand les conditions changent.
Le vinyle l'a compris avant tout le monde.
Il est temps que nos équipes tech en fassent autant.
Les formats qui refusent de mourir, la culture montre la voie
Avant de parler de code, parlons de musique, de photographie, de formats qu'on a enterrés deux, trois, quatre fois, et qui sont toujours là.
Parce que ce qui se passe dans la culture grand public n'est pas séparé de ce qui se passe dans la tech. C'est le même phénomène. Le même mécanisme. La même leçon. Juste emballé différemment.
Le vinyle : mort trois fois, vivant quatre fois
Première mort : 1983. Le CD arrive. La qualité numérique écrase l'analogique. Le vinyle est poussiéreux, fragile, encombrant. Les majors arrêtent les pressages. Les disquaires liquident leurs stocks. C'est fini.
Deuxième mort : 2001. L'iPod arrive. Le MP3 arrive. Pourquoi posséder un objet physique quand on peut avoir dix mille chansons dans sa poche ? Le CD prend le même coup que le vinyle vingt ans plus tôt. Le vinyle, lui, est déjà censé être mort depuis longtemps.
Troisième mort : 2008. Spotify arrive. Pourquoi posséder de la musique quand on peut y accéder partout, tout le temps, pour dix euros par mois ? Le marché physique s'effondre. Le vinyle, décidément, n'a aucune chance.
Et pourtant.
2025 : meilleure année de ventes du vinyle depuis 1988. Trente-cinq ans après sa première mort officielle. Devant le CD. Devant le téléchargement. Dans un monde où Spotify compte 600 millions d'utilisateurs actifs.
Comment est-ce possible ?
Parce que le streaming a résolu un problème : l'accès, tout en en créant un autre. L'écoute passive. On n'écoute plus de musique. On la consomme en fond sonore, en shuffle, en playlist algorithmique. On ne choisit plus un album. On laisse Spotify décider. On ne pose plus d'attention sur ce qu'on entend.
Le vinyle répond à exactement l'inverse de ce problème. Poser l'aiguille sur un disque, c'est un geste. Retourner le disque à la fin de la face A, c'est un rituel. Écouter un album en entier dans l'ordre prévu par l'artiste, c'est une expérience. Ce n'est pas de la musique consommée => c'est de la musique écoutée.
Et la qualité sonore ? La chaleur de l'analogique, les harmoniques que la compression numérique efface, le souffle imperceptible qui dit que c'est vivant, imparfait, réel tout ça compte. Pas pour tout le monde. Mais pour suffisamment de monde pour faire des chiffres de vente que personne n'avait anticipés.
Le vinyle n'est pas revenu malgré le streaming. Il est revenu à cause de lui. Parce que le streaming a poussé à l'extrême une logique de commodité qui a fini par créer une demande inverse : une demande de qualité, d'intention, de présence.
Le film argentique : quand la contrainte est une fonctionnalité
Les chiffres sont là. Kodak a relancé des productions de pellicules. Fujifilm n'a jamais arrêté. Les ventes d'appareils argentiques neufs et d'occasion sont en hausse constante depuis 2015.
Ce n'est pas un phénomène de masse. Mais ce n'est pas non plus un phénomène marginal. Et surtout : ce n'est pas un phénomène de nostalgie.
Des photographes qui n'ont jamais connu l'argentique choisissent de s'y mettre. Des professionnels qui travaillaient en numérique depuis vingt ans y reviennent pour certains projets. Pas parce qu'ils ont la mémoire d'une époque révolue, mais parce qu'ils ont identifié quelque chose que l'argentique fait différemment.
Premièrement : la contrainte créatrice
Trente-six poses par pellicule. Pas de visionneuse immédiate. Pas de suppression. Pas de rafale de cent photos pour en garder une bonne. Chaque déclenchement est une décision. Chaque photo compte vraiment, parce qu'elle coûte quelque chose, en argent, en pellicule, en développement.
Cette contrainte change la façon de photographier. Elle ralentit. Elle oblige à réfléchir avant d'appuyer. Elle développe un œil que le numérique avec son illusion d'abondance et de correction facile tend à atrophier.
Deuxièmement : le rendu
Un grain organique. Une profondeur de couleur. Une imperfection qui respire. Le numérique peut imiter l'argentique, il existe effectivement des dizaines de presets et de plugins pour ça. Mais imiter n'est pas reproduire. L'original a quelque chose que la simulation ne capture pas complètement. Les photographes qui travaillent les deux le savent.
Ce que l'argentique nous dit : parfois, ce qu'on appelle une limitation est en réalité une fonctionnalité.
La rareté forcée. Le temps de latence entre la prise de vue et le résultat. L'irréversibilité du geste. Tout ça produit quelque chose que l'abondance numérique ne peut pas produire : une attention différente, un résultat différent, une relation différente à son travail.
La disquette : le cas qui fait sourire jusqu'à ce qu'on comprenne
Celui-là, tout le monde le trouve drôle au premier abord. N’est-ce pas ??
Des systèmes critiques qui tournent encore sur des disquettes en 2024. Dans l'aviation commerciale, certains systèmes de mise à jour de Boeing 747 utilisaient des disquettes 3,5 pouces jusqu'à récemment (source Futura sciences), des infrastructures nucléaires (source Trust my science), des systèmes de commandement militaire américains qui ont abandonné les disquettes en... 2019 (source le Monde). Après avoir reçu des demandes de dérogation pour continuer à les utiliser.
Le réflexe immédiat : se moquer. Pointer l'archaïsme. Conclure que ce sont des organisations incapables de se moderniser.
Le réflexe juste : comprendre pourquoi.
Une disquette ne se connecte pas à Internet. Elle ne reçoit pas de mises à jour non sollicitées. Elle ne peut pas être compromise à distance. Elle ne communique avec aucun réseau. L'information qui est dessus est physiquement isolée du reste du monde, ce qu'on appelle dans le jargon de la sécurité un air gap.
Dans un monde où les cyberattaques sur les infrastructures critiques se comptent en milliers par jour. Où des ransomwares ont mis à genoux des hôpitaux, des oléoducs, des administrations publiques. Où la surface d'attaque numérique ne cesse de s'étendre : l'isolement physique de la disquette n'est pas une limitation. C'est une architecture de sécurité.
Pas pour tout le monde. Pas pour tous les usages. Mais pour les systèmes où une compromission serait une catastrophe nationale : oui, parfaitement.
Ce qu'on prenait pour de l'inertie était en réalité de la sagesse. La sagesse de ne pas connecter ce qui n'a pas besoin de l'être. La sagesse de valoriser l'isolation sur la commodité quand les enjeux le justifient.
Ce que ces différents formats nous disent vraiment
Posons la leçon clairement :
- Aucun de ces formats n'est revenu par accident.
- Aucun n'a survécu par inertie.
Chacun répond à un besoin précis que son remplaçant ne couvre pas, ou couvre moins bien sur ce critère spécifique.
Le vinyle répond au besoin d'écoute intentionnelle et de qualité analogique.
L'argentique répond au besoin de contrainte créatrice et de rendu organique.
La disquette répond au besoin d'isolation et de sécurité absolue.
Quatre besoins différents. Quatre formats différents. Une seule leçon.
Nouveau ne veut pas dire meilleur sur tous les critères. Et déclarer mort un format parce qu'il a été dépassé sur certaines dimensions, c'est ignorer les dimensions sur lesquelles il reste supérieur.
Dans le monde du développement, on fait exactement la même erreur. Avec les mêmes conséquences. Et les mêmes surprises quand les formats qu'on avait enterrés refont surface, plus vivants qu'on ne l'avait anticipé.
C'est ce qu'on va voir maintenant.
Le code n'échappe pas à la règle
Vous pensiez que le vinyle et la disquette étaient des anomalies culturelles ? Des exceptions sympathiques réservées aux nostalgiques et aux collectionneurs ?
Regardez votre terminal. Regardez vos pipelines. Regardez les systèmes qui font tourner l'économie mondiale en ce moment même. Après, il survit par plaisir des utilisateurs ou par du faîte de sa profonde intégration dans les systèmes existants.
COBOL : le vinyle du code
Né en 1959. Plus vieux que la plupart des développeurs qui l'utilisent encore aujourd'hui. Déclaré mort au moins quatre fois :
- enterré avec l'arrivée du C dans les années 70,
- enterré avec Java dans les années 90,
- enterré avec Python dans les années 2000,
- enterré avec tout ce qui est arrivé ensuite.
Il fait encore tourner 95% des transactions bancaires mondiales. 80% des transactions par carte de crédit (source le Monde : Cobol). Chaque jour. En ce moment, pendant que vous lisez ces lignes.
Mais voilà le moment qui a tout révélé.
En 2020, nous avons la COVID. Les États américains sont submergés par une vague sans précédent de demandes d'allocations chômage. Des millions de dossiers à traiter en quelques semaines. Les systèmes de gestion des États, construits dans les années 60 et 70 sont en COBOL. Et là, brutalement, une réalité s'impose : personne ne sait plus vraiment les maintenir (source Blog du modérateur : États américains - COBOL).
Des appels publics sont lancés. Des États publient des annonces de recrutement en urgence pour des développeurs COBOL. Des retraités sont rappelés. Des hotlines sont ouvertes. Le New Jersey, l'État de New York, la Californie : tous à la recherche des mêmes profils qu'on avait cessé de former depuis vingt ans.
Ce n'est pas une anecdote amusante. C'est un signal d'alarme.
On a déclaré mort un langage qui faisait tourner l'infrastructure financière et sociale de la première puissance mondiale. Sans prévoir la transition. Sans former de successeurs. Sans même vraiment savoir ce qui tournait dessus.
Parallèle avec le vinyle : tout le monde pensait que personne n'en voulait plus. La demande était là, silencieuse, massive, structurelle et totalement ignorée. Jusqu'au jour où elle est devenue une urgence nationale.
Fortran : la pellicule argentique du calcul scientifique
En 1957, le premier langage de programmation de haut niveau jamais créé. Encore utilisé activement aujourd'hui.
Pas par inertie. Pas par manque d'alternative. Par choix délibéré.
Les supercalculateurs qui modélisent le climat de la planète tournent en Fortran (source IEEE Xplore). Les simulations de dynamique des fluides aussi. La physique des particules. La météorologie haute performance. Les modèles de prévision qui permettent d'anticiper les ouragans, les tsunamis, les sécheresses.
Pourquoi ? Parce qu’environ soixante ans de librairies de calcul numérique ont été développées, optimisées, validées, corrigées, améliorées en Fortran. LAPACK. BLAS. ScaLAPACK. Des millions de lignes de code mathématique testées par des décennies d'usage scientifique réel. Et aucun langage moderne ne les a remplacées à performance et fiabilité équivalentes.
Python peut appeler ces librairies. Julia peut les utiliser. Mais en dessous, au fond de la pile, c'est du Fortran qui tourne.
Comme l'argentique, Fortran produit quelque chose de spécifique, d'irremplaçable sur son terrain, que rien d'autre ne reproduit exactement. La performance brute sur le calcul vectoriel et matriciel. La maturité des librairies. La confiance accumulée sur des décennies de validation scientifique. Nous pourrions aussi faire ce parallèle avec l’industrie de l'aérospatial qui n’utilise pas de technologie qui a moins de 10 ans.
On n'utilise pas Fortran parce qu'on ne sait pas faire autrement. On l'utilise parce que c'est le meilleur outil disponible pour ce besoin précis. Et c'est très différent. (source le monde informatique : Regain de popularité pour le langage Fortran)
C : la disquette de la sécurité
En 1972. Toujours omniprésent là où ça compte vraiment.
Les noyaux de systèmes d'exploitation. Les systèmes embarqués. Les microcontrôleurs. L'IoT industriel. La cybersécurité offensive. Les firmwares. Les drivers. Tout ce qui est proche du hardware, tout ce qui doit être rapide, prévisible, contrôlable. En résumé, c'est souvent du C.
Et dans un monde où la surface d'attaque logicielle explose, où les couches d'abstraction s'accumulent, où chaque dépendance est un vecteur d'attaque potentiel : la proximité avec le hardware n'est pas une limitation archaïque. C'est un avantage stratégique**.***
Pas d'abstractions qui cachent ce qui se passe vraiment. Pas de garbage collector qui décide seul de ce qu'il fait de la mémoire. Pas de runtime opaque qui ajoute une couche d'incertitude entre le code et la machine. Contrôle total. Prévisibilité totale. Responsabilité totale.
Comme la disquette, C n'est pas là malgré ses contraintes. Il est là grâce à elles. L'absence de confort est une fonctionnalité. Le contrôle absolu est une garantie de sécurité que les langages de plus haut niveau ne peuvent pas offrir par construction. Mais, il ne faut pas oublier qu’aucune sécurité n’est absolue, comme l’illustre l’affaire Stuxnet (source wikipedia : Stuxnet).
Rust : le nouveau vieux
Et puis il y a Rust. Cas particulier. Fascinant.
Pas un vieux langage qui revient. Un langage de 2015 qui prend le marché de C et C++ en résolvant précisément ce qui les limitait (source rust-lang.org).
Même promesse : performance maximale, proximité hardware, contrôle total. Mais avec des garanties de sécurité mémoire que C ne peut pas offrir. Le compilateur Rust est conçu pour rendre impossible toute une classe d'erreurs :
- les buffer overflows
- les use-after-free
- les data races
Celles qui sont la source de la majorité des vulnérabilités critiques en C.
Microsoft l'adopte pour réécrire des composants critiques de Windows. Google l'intègre dans Android et ChromeOS (source informatiquenews.fr). Amazon l'utilise dans AWS. Le noyau Linux l'a officiellement intégré comme deuxième langage en 2025 (source developpez.com). La NSA recommande publiquement la migration depuis C et C++ (source reddit.com).
Ce n'est pas une mode. C'est un mouvement de fond.
Et ce que Rust dit sur tout le reste est peut-être la leçon la plus importante de cet article : la valeur du bas niveau ne disparaît pas. Elle évolue. Ce n'est pas un abandon des principes de C : c'est leur accomplissement logique. On garde ce qui fait la valeur. On résout ce qui limitait.
Comme le vinyle haute fidélité qui bénéficie aujourd'hui de pressages de meilleure qualité qu'il n'en a jamais eu. L'ancien et le nouveau ne sont pas opposés. Ils se nourrissent l'un l'autre.
Les tests de mutation : quand l'IA ressuscite ce qu'on avait sacrifié
Et maintenant, le twist.
Parce que ce phénomène ne concerne pas que les langages. Il concerne aussi les pratiques. Et il y en a une qui illustre parfaitement ce mécanisme de résurrection forcée par le contexte : les tests de mutation.
Le principe est élégant. Plutôt que de vérifier que vos tests passent, vous modifiez volontairement le code, vous mutez un opérateur > en >=, vous changez un true en false, vous supprimez une condition et vous vérifiez que vos tests détectent ces modifications. Si un test ne détecte pas une mutation, il ne teste pas vraiment ce qu'il prétend tester. Il passe mais il est creux.
C'était reconnu comme puissant. Théoriquement indispensable pour quiconque prenait la qualité au sérieux. Et pourtant perçu comme trop lent à exécuter, trop complexe à configurer, trop coûteux en temps dans un cycle de delivery sous pression. Réservé aux équipes les plus matures. Une bonne pratique de niche.
Et puis l'IA générative est arrivée.
Maintenant, n'importe quel développeur peut générer des centaines de lignes de code en quelques minutes (pratique non?). Des fonctions entières. Des classes complètes. Des modules entiers. La vitesse de production a explosé. Et avec elle, une question que personne ne posait avec autant d'acuité avant : comment savoir si ce code fait vraiment ce qu'il est censé faire ?
Les tests classiques ne suffisent plus. Ils peuvent passer sur du code incorrect si les cas limites n'ont pas été anticipés dans le prompt. Ils peuvent valider la forme sans valider le fond. Ils peuvent donner une illusion de couverture sans offrir une réelle garantie de comportement.
Les tests de mutation répondent exactement à cette question. Ils ne demandent pas "est-ce que tes tests passent ?" ils demandent "est-ce que tes tests auraient détecté si quelque chose s'était cassé ?" C'est une différence fondamentale. Et dans un monde où l'IA génère du code à haute vitesse, c'est précisément la question qu'on doit poser systématiquement.
Ce qui était une bonne pratique de niche trop contraignante, trop lente, trop exigeante pour la majorité des équipes devient une nécessité structurelle dans un workflow augmenté par l'IA.
Parallèle argentique parfait : ce n'est pas que la pratique était mauvaise avant. C'est que le contexte a changé et qu'une contrainte qu'on avait jugée trop coûteuse est devenue exactement la garantie dont on avait besoin.
La leçon commune
COBOL, Fortran, C, Rust, tests de mutation. Des âges différents. Des contextes différents. Des raisons différentes de résister ou de revenir.
Mais une seule leçon.
Un outil ne meurt pas parce qu'il est vieux. Il meurt quand il n'y a plus rien à faire avec lui. Et il y a toujours quelque chose à faire avec eux, souvent là où ça compte le plus, là où les enjeux sont les plus élevés, là où la fiabilité prime sur la commodité.
Et parfois comme pour les tests de mutation ce qu'on avait mis de côté parce que c'était trop exigeant revient précisément parce que le contexte est devenu encore plus exigeant.
L'IA ne rend pas les bonnes pratiques obsolètes. Elle les rend obligatoires.
Le monde du développement est en train d'apprendre ce que le monde de la musique a compris bien avant lui.
Ce n'est pas le passé qui revient. C'est l'avenir qui le rattrape.
Le progrès n'est pas une ligne droite
Faisons le chemin inverse.
Le vinyle, l'argentique, la disquette, le COBOL, le Fortran, le C, le Rust, les tests de mutation.
Huit technologies. Huit histoires différentes. Huit fois où quelqu'un, quelque part, a déclaré que c'était fini que le nouveau avait définitivement remplacé l'ancien, que la page était tournée, qu'il était temps de passer à autre chose.
Huit fois où cette déclaration s'est révélée fausse. Ou prématurée. Ou simplement à côté de la question.
Le problème, c'est qu'on raconte le progrès technologique comme une ligne droite. Une succession logique et irréversible chaque génération efface la précédente, chaque nouveau format rend l'ancien obsolète, chaque nouveau langage condamne celui qui le précède. C'est une belle histoire. Simple, claire, rassurante.
Et c'est une histoire inexacte.
Le progrès technologique ressemble bien moins à une ligne droite qu'à une sédimentation. Les nouvelles couches s'ajoutent. Les anciennes ne disparaissent pas toutes. Certaines résistent parce qu'elles font quelque chose que rien d'autre ne fait aussi bien. D'autres s'effacent pendant un temps puis remontent à la surface quand le contexte change. D'autres encore étaient en avance sur leur époque trop contraignantes, trop exigeantes, trop précises pour un monde qui n'en avait pas encore besoin et deviennent incontournables le jour où ce monde change.
Ce n'est pas du passé qui revient. C'est de la valeur qui était là depuis le début et qu'on n'avait pas su voir.
Ce que le vinyle a compris avant tout le monde, c'est que la commodité et la qualité ne sont pas la même chose. Que l'accès universel et l'expérience profonde ne sont pas la même chose. Que ce qui gagne en volume ne gagne pas forcément en valeur. Il y a aussi l’Effet Lindy (source Wikipédia : Effet Lindy) qui peut jouer un rôle :
“Plus une chose a survécu longtemps, plus la probabilité qu'elle continue à survivre augmente. Sa longévité indique une résistance au changement, à l'obsolescence ou à la compétition.”
Ce que COBOL nous rappelle douloureusement, c'est qu'on ne peut pas déclarer mort ce qu'on n'a pas remplacé. Qu'enterrer une technologie sans prévoir la transition, c'est créer une dette qu'on paiera plus tard souvent au pire moment, souvent au prix fort.
Ce que les tests de mutation nous disent sur l'IA, c'est que la vitesse sans filet de sécurité n'est pas de la performance. C'est de l'imprudence organisée. Et que les pratiques qu'on avait sacrifiées sur l'autel de la vélocité vont nous être réclamées avec intérêts à mesure que les systèmes deviennent plus complexes et les enjeux plus élevés.
Pour les équipes tech, pour les décideurs, pour tous ceux qui ont à choisir des outils, des langages, des pratiques une seule règle :
Arrêtez de penser en termes d'ancien et de nouveau. Pensez en termes d'adapté et d'inadapté.
La bonne question n'est jamais "est-ce que cet outil est récent ?" Elle est toujours "est-ce que cet outil est le meilleur disponible pour ce besoin précis, dans ce contexte précis, avec ces contraintes précises ?"
Parfois la réponse est un langage de 2015. Parfois c'est un langage de 1957. Parfois c'est une pratique théorisée dans les années 90 et abandonnée dans les années 2010. Et parfois souvent c'est une combinaison de tout ça, empilée intelligemment, chaque couche faisant ce qu'elle fait mieux que les autres.
Ne sous-estimez jamais un marché de niche.
Les niches d'aujourd'hui sont souvent les standards de demain surtout quand le contexte change aussi vite qu'il change en ce moment. Le vinyle était une niche. Il représente aujourd'hui plus de 40% du marché physique. Les tests de mutation étaient une niche. Ils sont en train de devenir la norme dans les équipes qui travaillent avec l'IA.
Et quelque part, en ce moment, il y a une technologie qu'on a déclarée morte, un langage, un format, une pratique qui est en train de préparer silencieusement son come-back.
Parce que quelqu'un a besoin de ce qu'elle fait. Et que rien d'autre ne le fait aussi bien “pour l’instant”.
On ne juge pas un outil à son âge. On le juge à ce qu'il fait que les autres ne font pas.