Ce que le numérique responsable doit à l'autonomie stratégique (et réciproquement)

Dans la plupart des organisations, deux chantiers avancent côte à côte sans jamais se croiser. D'un côté, une équipe travaille à réduire l'empreinte du numérique : écoconception, accessibilité, protection des données, sobriété des usages. De l'autre, une direction s'inquiète de ses dépendances : tout repose sur une poignée de fournisseurs étrangers, et l'on découvre, contrat après contrat, que changer d'avis coûte cher, quand c'est encore possible. La première équipe parle d'éthique et de planète ; la seconde, de risque et de stratégie. On a tendance à les traiter séparément, alors qu'ils reposent sur une même logique décrite dans deux vocabulaires distincts. Tous deux refusent le même réflexe : faire payer ailleurs, ou plus tard, le prix de ce qu'on décide ici et maintenant. Le numérique responsable s'attaque au coût reporté sur les autres, la souveraineté à celui qu'on se reporte à soi-même plus tard. Dans les deux cas, il s'agit de les intégrer dans nos choix et nos conceptions dès maintenant pour ne plus les laisser se reporter demain ou ailleurs. Sous cet angle, chacun des deux agendas devient un levier pour l'autre, à une condition sur laquelle nous reviendrons.

1. Le geste commun : cesser de faire payer ailleurs ou demain

Une émission de CO₂, une donnée captée sans nécessité, un utilisateur exclu, une dépendance contractée : dans chacun de ces cas, celui qui décide n'est pas celui qui paie. C'est ce que nous appelons ici un coût reporté, dans le temps ou vers d'autres que soi. Le terme existe en comptabilité analytique, nous en faisons un autre usage.

Le numérique responsable consiste à intégrer au maximum les coûts qu'on reporte sinon sur les autres. À OCTO, il s'articule autour de 3 piliers :

  1. L’écoconception, sans laquelle les coûts sont reportés aux générations futures et à la biodiversité dans son ensemble ;
  2. Le respect de la vie privée, sans quoi les données des utilisateurs sont aspirées et surveillées ;
  3. L'accessibilité, sans laquelle des personnes sont exclues du service.

Le principe qui les rassemble tient en une formule ancienne, primum non nocere : d'abord ne pas nuire. Nous définissons le numérique responsable comme un numérique qui prend sa part de responsabilité et qui limite les externalités négatives qu'on impose à autrui. La mesure, les règlements (RGESN, RGPD, RGAA) et les labels y jouent leur rôle, sans suffire : une empreinte calculée reste une empreinte, une conformité affichée laisse encore de côté une partie des utilisateurs. Ces outils donnent une visibilité sur laquelle la responsabilité peut ensuite s'exercer et s’incarner dans nos manières de faire.

La souveraineté procède du même geste, appliqué à un autre objet. Elle consiste à intégrer les décisions qui, sinon, auraient été reportées sur soi ou son organisation dans le futur. Une dépendance ne se paie pas à la signature du contrat ou au choix de l’architecture. Elle se paie le jour où le fournisseur augmente ses tarifs, coupe l'accès ou impose de nouvelles conditions. Dans un autre domaine, celui de la cybersécurité, nous pouvons observer un mouvement similaire, d’abord construite sur la promesse d'empêcher les attaques, elle cède aujourd'hui la place, selon Thierry Labro, à la cyber-résilience, qui part du principe que l'incident surviendra et se demande comment continuer à fonctionner malgré lui (Lire « Pourquoi la cyber-résilience remplace la cybersécurité », Paperjam, 24 juin 2026). Le déplacement est le même : cesser de parier sur un choc qui n'arrivera pas, et en réintégrer le coût dans les décisions d'aujourd'hui.

Les deux reports ne vont pas dans la même direction. Celui que corrige le numérique responsable est spatial : il pèse sur autrui, sans son consentement. Celui que corrige la souveraineté est temporel : il pèse sur l'organisation elle-même, quelques années plus tard, contre son propre intérêt. La structure logique reste la même dans les deux cas, un peu comme le passage à l’âge adulte qui impose de devoir assumer les conséquences de ses choix (intégrer les coûts) par opposition à un enfant qui peut compter sur le fait qu’un adulte pourra rattraper les problèmes plus tard, ailleurs, ou sur les autres. De cette similarité découle un levier peu exploité : le renoncement. Choisir ce qu'on ne numérise pas, ou moins, sert autant le numérique responsable que l'autonomie stratégique.

2. La sobriété comme exercice de la souveraineté

À l’été 2022, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’Europe a cherché à remplacer les importations de gaz russes par d’autres sources d’approvisionnement, notamment vers le GNL des États-Unis. C’est une stratégie de remplacement dans un contexte où les États-Unis étaient perçus comme des alliés : l'Europe a changé de fournisseur sans réduire sa dépendance au gaz. En plus de ce mouvement pour pallier l’urgence, l’Europe aurait gagné du temps à accélérer sur ses politiques de sobriété pour réussir à se passer plus ou moins rapidement de sa consommation de gaz : électrification massive par les ENR, rénovation des bâtiments, et suppression de consommations excessives et peu utiles (comme l’éclairage ou le chauffage de bâtiments vides). Faire en sorte de pouvoir renoncer à une dépendance par des politiques de sobriété est plus puissant en matière de souveraineté que le seul remplacement de fournisseur, sans pour autant invalider la redondance de fournisseurs, au moins temporairement, le temps que les actions produisent leurs effets.

De la même manière, moins d'usages ou de fonctionnalités numériques signifie moins d'infrastructure à opérer, moins de flux de données, donc moins d'exposition aux chocs tarifaires, géopolitiques ou d'approvisionnement. Dans la pratique, à OCTO, cette recherche de sobriété peut se trouver à travers les pratiques de développement qui, comme l’a décidé le codir d’OCTO dès 2022, embarquent le numérique responsable par défaut :

  1. D’abord lors de la définition du produit et la recherche de son utilité à travers le cadrage 360, l’UX research, et le product management, notamment par ce qu’on décide de ne pas développer ;
  2. Puis par le travail sur l’accessibilité du produit notamment à travers la recherche de la fluidité d’accès malgré un réseau qui n’est pas toujours de qualité parfaite et qui amène la nécessité de la juste donnée, de l’optimisation et de la qualité du code ;
  3. Ce qui s’articule parfaitement à l’éco-conception de service numérique, et à l’approche Eroom, pour étendre encore la sobriété.

L’utilité, l’accessibilité, la sobriété peuvent aussi être des filtres de souveraineté : ce qu'on ne développe pas ne crée aucune dépendance à maintenir. Dit autrement encore, en matière de surface d'attaque, une fonctionnalité qui n'existe pas n'a pas besoin d'être défendue. Et cela vaut au-delà de la cyberdéfense. En juin 2026, l'hôpital de Dole déclenche son plan blanc à la suite d’une panne informatique liée à la surchauffe du data center en conséquence à la canicule en France. La doctrine de résilience peut s'être construite contre un attaquant, mais l'aléa climatique produit les mêmes effets. Un système numérique sobre réduit son exposition aux deux aléas.

3. L’autonomie stratégique comme exercice de sobriété et promotion de la technodiversité

La réciproque tient également, à ce stade probablement plus par le vocabulaire que par la pratique, voyons cela.

Le numérique responsable se formule habituellement en termes d'éthique et de planète. Cette grammaire rencontre une limite pratique : elle situe le sujet du côté de la conviction, quand les arbitrages d'une organisation se jouent du côté du risque, de la continuité d'activité et de l'engagement de dépenses. La souveraineté parle précisément cette langue-là. Elle décrit le même phénomène avec les mots de celles et ceux qui décident. Un coût reporté est un risque différé qui finit par revenir dans le bilan de celui qui l'a créé.

Une donnée collectée sans utilité directe cumule une surface d'attaque, une exposition réglementaire et une dépense de stockage. Un service inaccessible expose à un contentieux et fait perdre des utilisateurs. Quant à une architecture surdimensionnée, sa facture énergétique dépend d'un marché que l'organisation ne maîtrise pas. Ces effets étaient déjà des questions de gestion du risque, ils n'étaient simplement pas formulés ainsi. L’autonomie stratégique, par son langage, ouvre la possibilité à la sobriété numérique de parler d’anticipation des risques et non plus uniquement de réduction de l’empreinte.

L’autonomie stratégique, par la cartographie et le questionnement des dépendances, peut réouvrir les choix entre des solutions propriétaires et les communs numériques. Les récentes décisions en Europe de mettre un terme aux contrats auprès de Microsoft pour lui préférer Linux ou des solutions libres, promeuvent une réelle technodiversité, telle que la propose Pauline Picot dans sa thèse Techno-logies de l'Anthropocène (Picot, 2024, Techno-logies de l’Anthropocène. Epistémologie de la technodiversité. https://hal.science/tel-04981569) et construite par analogie avec la biodiversité. Picot rappelle qu'un monde technique tire sa solidité de la pluralité des outils, des protocoles et des pratiques qui le composent, là où la monoculture technique enferme jusqu'à ses propres gagnants dans une option unique. Les leviers “d’hybridation” et de “favoriser les standards ouverts” de la résilience numérique à la OCTO invitent à tendre vers cette technodiversité autant que notre why :

Dans un monde complexe aux ressources finies, nous recherchons ensemble de meilleures façons d’agir. Nous œuvrons à concevoir et à réaliser les produits numériques essentiels au progrès de nos clients et à l***'émergence d’écosystèmes vertueux***.

4. Regarder ses dépendances, sans confondre souveraineté et forteresse

Où sont hébergées les données, qui peut y accéder, sous quelle juridiction ? Ces questions sont nécessaires pour mener une analyse de vulnérabilité sérieuse. Cet inventaire permet de dépasser une certaine idée de la souveraineté, que nous appelons souveraineté-forteresse. C’est celle qui cherche à cloner une brique technique étrangère en conservant son architecture, ses réflexes et son gigantisme. En voici deux exemples : une offre sous licence étrangère opérée localement, qui fait de la souveraineté une question de localisation sans regarder le rapport de force contractuel ; ou encore un projet de centre de données national dimensionné pour l’inférence de modèles et sa course à la capacité mais opéré ou détenu par un acteur étranger.

Cette souveraineté-forteresse reporte le coût au lieu de l'intégrer. Elle déplace la dépendance d'un fournisseur vers un autre et engage des ressources sans réduire les coûts reportés, ce qui trahit le geste commun.

La résilience peut tomber dans le même travers. La recherche de la résilience se traduit parfois par davantage d'outillage à travers la redondance. Certes, une couche ajoutée protège mieux, mais en même temps elle étend ce qu'il faut protéger, tout en engageant de nouvelles dépendances. À l’inverse, on pourrait dire qu’une organisation résiliente se reconnaît à ce que ses fonctions vitales tiennent avec moins. Ajouter des couches de protection pour réduire la vulnérabilité peut donc amener à une illusion de résilience. Alors que la sobriété numérique, par ses choix de retrait et de renoncement, suit simplement un chemin de moindre dépendance, et donc réduit la surface exposée au risque, ce qui peut augmenter la résilience sans que ce soit automatique bien sûr car c’est avant tout une histoire d’équilibre et de seuil. On rappelle ici qu’un risque est la combinaison de trois choses : un aléa (climatique, cyberattaque, autre) ; une vulnérabilité à l’aléa (un bloc de climatisation qui ne peut pas supporter au-delà d’une certaine température, une faille de sécurité informatique, etc.) ; une exposition (le fait d’être physiquement exposé à l’aléa là où il se produit).

Ainsi la souveraineté, dans le sens d’une autonomie stratégique, tient dans la capacité à choisir ses dépendances et à les assumer. C'est avec celle-là que le numérique responsable converge, pas avec la course au gigantisme. C'est à cette condition que les deux agendas cessent d'être deux chantiers parallèles pour devenir un seul geste : refuser de faire payer ailleurs, ou demain, le prix de ce qu'on décide ici et maintenant.

Pour aller plus loin sur la souveraineté numérique :